L’Ivrogne et sa Femme

L’Ivrogne et sa Femme est la septième fable du Livre III situé dans le Premier Recueil des Fables de La Fontaine, publié en 1668.

L’Ivrogne et sa Femme
L’Ivrogne et sa Femme – Grandville

Chacun a son défaut où toujours il revient :
Honte ni peur n’y remédie.
Sur ce propos, d’un conte il me souvient :
Je ne dis rien que je n’appuie
De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus
Altérait sa santé, son esprit et sa bourse.
Telles gens n’ont pas fait la moitié de leur course
Qu’ils sont au bout de leurs écus.
Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille,
Avait laissé ses sens au fond d’une bouteille,
Sa femme l’enferma dans un certain tombeau.
Là, les vapeurs du vin nouveau
Cuvèrent à loisir. À son réveil il trouve
L’attirail de la mort à l’entour de son corps :
Un luminaire, un drap des morts.
« Oh ! dit-il, qu’est ceci ? Ma femme est-elle veuve ? »
Là-dessus, son épouse, en habit d’Alecton,
Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton,
Vient au prétendu mort, approche de sa bière,

Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.
L’époux alors ne doute en aucune manière
Qu’il ne soit citoyen d’enfer.
« Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.
– La cellerière du royaume
De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger
À ceux qu’enclôt la tombe noire. »
Le mari repart, sans songer :
« Tu ne leur portes point à boire ? »

Jean de La FontaineLes fables de La Fontaine, Livre III